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La Mari




lagrenouilrose

La Mari


Tags: fables

Published : 10 months, 4 weeks ago (Mon, 12 Jan 2009 10:06:09 PST)
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La grande poésie appartient plus aux peuples encore barbares qu'aux peuples instruits et civilisés. Des hommes sauvages, dont l'âme, toute au dehors, n'est ébranlée que par des objets physiques et dont l'imagination est toujours frappée des grands tableaux de la Nature; des hommes dont les passions ne sont tempérées ni par l'éducation ni par les lois et doivent conserver tout leur impétuosité, toute leur énergie; des hommes, dont l'esprit, n'ayant que peu d'idées abstraites et point de termes pour les rendre, est forcé de recourir aux images matérielles pour rendre leurs pensées: de tels hommes paraissent plus propres à parler le langage de l'imagination et des passions.

DIDEROT Denis, Journal étranger, 1761 in BERARD Victor, L'Odysdée, Tome I préface- Le voyage de Télémaque, Paris, "Les Belles Lettres", 1925, p. 15



Acte I : Derrière la porte.
Scène 1 : Prophétie autocréatrice


Dans les yeux d’Anna Freub se reflétaient les cimes des sapins majestueux qui entouraient la demeure ; les clefs cliquetaient dans les mains méticuleuses de son mari Nestor & quand il eut ouvert la porte principale, Cristelle, leur fille, s’engouffra dans l’entrée en poussant un cri strident.

 _ C’est notre maison, maintenant ! Lança Nestor d’un air conquérant.
Anna Freub se contenta de sourire & gravit les marches blanches pour aller se blottir contre son amant. Son père, monsieur Freub, lui revint à l’esprit, vêtu de son costume, avec sa montre de gousset apparente, son attitude importante & son air effaré. Il venait de décéder d’une longue maladie que la science médicale de Nestor n’avait malheureusement su guérir.  Cet illustre ancêtre appartenait à une bourgeoisie villageoise implantée dans la région depuis plusieurs générations. La grande bâtisse aux murs blancs leur revenait en héritage, tel un atavisme. Le jour tombait & la mariée se sentait bien. Derrière un buisson, un jeune homme dégingandé se mit à courir & disparut dans la forêt frémissante.

Un voile rouge ; le silence à peine troublé par des bruits de respiration ; l’odeur fanée d’un lieu abandonné depuis peu par une personne âgée… Anna Freub ouvrit sentencieusement les yeux avant de goûter au trouble suivant l’ensorcellement d’un profond sommeil. Nestor semblait noyé dans son sommeil. Il avait l’air heureux quand il dormait ; il n’avait jamais l’air réjoui éveillé. Elle contempla les murs maculés de malsaines noirceurs puis elle mut ses pieds languides d’une diagonale à l’autre de la petite salle avant d’échouer sur de lourds rideaux de velours verts. Les écartant d’un geste impérieux, elle discerna au travers des vitres embuées la campagne ébouriffée.
_ Ah ! Mais quelle est cette abjecte parodie plantée sous mes yeux ?
Son mari se réveilla en sursaut, se gratta la moustache, puis ânonna, confus :
_ Qui y’a-t-il, ma douce & tendre ?
_ Regarde ça, Nestor, n’est-ce pas une détestable vision propre à gâcher mon réveil matinal ?
_ Mais sans nul doute, ma bien-aimée : c’est un épouvantable réveil !
_ Je parlais de cet épouvantail…
_ Il est effectivement bien effroyable. J’irai en toucher un mot à son propriétaire. Non d’une pipe en bois, dormir dans le lit d’un mort est incommode !
_ Ne parle pas de mon père comme cela, c’est indécent.
_ Certes ! Mais il fait froid & ce calme nocturne me pèse ; il nous faut une domestique.

Dans le village, après le dîner.
_Vous croyez que j’ai que ça à faire, moi, nettoyer les saletés des bourgeois ! Je me lève au chant du coq tous les jours que Dieu fait pour gratter la terre & pour m’occuper des animaux, alors s’il faut en plus…
_ Qui êtes-vous, vous, à embêter ma Jeanne ?
_ Je me nomme Nestor Freub & je désire que votre femme soit la domestique de ma charmante petite famille.
_ Ah oui ! Vous êtes de la famille de feu monsieur Freub ; il faut vous dire que notre lopin de terre est tout ce nous avons. Nous voulons seulement produire & ne pas faire des profits pour rouler sur l’or !
_ Car l’or coule entre vos doigts, murmura Cristelle, mais si faiblement que nulle oreille n’y prêta attention.
_ Bon ! Jeanne, tu iras chez monsieur le matin, moi je m’occuperai de ce satané cochon à ta place, s’exclama le paysan tout à coup.
_ Pst ! Souffla la principale concernée en baissant la tête. Nestor repartit avec un air de contentement & de suffisance qui fit rire Jean mais qui agaça sa compagne.

De retour à la demeure :
_ Et tu n’as pas parlé de l’épouvantail à ce pandour ? S’indigna Anna Freub.
_ Un problème à la fois, veux-tu ! Si je lui en avais parlé, il n’aurait jamais voulu que Jeanne soit notre domestique & puis laisse-moi tranquille à la fin ! Je fais de mon mieux.
Anna Freub descendit les escaliers dans sa grande robe blanche & croisa Cristelle. Dans la salle de bain, une fois seule, devant le miroir, la mariée admira son décolleté avec une concupiscence narcissique: il ne m’a même pas regardée, maudit soit le mari oublieux !
Elle sortit de sa robe comme un papillon sort de sa chrysalide puis fit glisser ses mains le long de ses jambes fines & pâles comme un souvenir effacé. Elle plongea son corps dénudé dans l’eau chaude & poussa un soupir de soulagement… Distraitement, elle joua sensuellement avec ses doigts humides, provoquant une multitude de vaguelettes aux lèchements paresseux. L’eau à l’odeur terreuse s’écoulant du robinet répandait un déplaisant air de marécage. Des cuisses imbibées sourdait une vorace avidité dont le ventre olympien se faisait l’écho. Prise d’une subite inspiration, elle entreprit de faire disparaître dans son bas ventre les quelques bibelots agrémentant sa plongée dans sa vie de noceuse. Elle y réussissait d’autant plus facilement que son ravissement augmentait. Des gouttes de sueur allaient se perdre à la commissure de sa bouche entr’ouverte d’où s’échappait un souffle profond. Se sentir comblée ainsi lui permettait d’oublier un instant l’apathie qui pesait sur son mariage. Car elle n’osait avouer sa turpitude et moi-même, je rougis en écrivant ces lignes ; mais passons.

Cristelle voulait voir le lac dont son père lui avait parlé. Une fois sortie, elle marchait lentement dans la courtille & s’attardait à regarder les arbres ; aucun oiseau ne chantait ni n’était visible. Elle en resta perplexe, puis n’y songea plus. Au souvenir de son habitation précédente, dans le Nord, aux pièces mal éclairées & aux couloirs étroits, son humeur devint mélancolique. Elle aurait voulu découvrir ici le chatoiement absent de ses jours d’enfant, sentir les parfums mielleux de fleurs sauvages, être éblouie par de verts pâturages, par les rayons vifs & chauds du soleil levant… mais la campagne est grise & morne, la boue souille ses robes légères, les ronces encerclent la propriété & sont le refuge des serpents & des lézards, le village est l’image même de l’obsolescence. Ici nul rire d’enfant ou d’attente d’un jour meilleur, car ici l’herbe est coupante & les joies sont mauvaises.
S’arrêtant brusquement comme si son front eut heurté une vitre, elle vit un jeune homme mal vêtu qui regardait avec une grande attention à travers le carreau de la salle de bain. Immobile comme l’est le chat guettant la musaraigne, il n’entendit pas Cristelle arriver :
_ Sale petit voyeur ! Quel est ton nom, garçon misérable & vicieux !
_ Pas si vicieux que ta mère, sale petite peste !
Le fils des paysans Jeanne & Jean, nommé Jeanneau, prit ses jambes à son cou & disparut une fois de plus dans la forêt, laissant la jeune bourgeoise seule avec son indignation : « ces classes laborieuses sont un danger pour notre société ; elles portent le mal en elles. »

Plus tard, sur le balcon :
_ Viens voir le vol des oiseaux noirs autour du vieil arbre mort, Cristelle. On les dirait prisonniers d’une sphère invisible… as-tu été voir le lac ? Il paraît que son eau est verte & qu’il est si profond qu’il pourrait servir de caveau à l’humanité tout entière. C’est ce que m’a dit Jeanne ; tu sais, notre domestique.
_ C’est sûrement un mensonge fait pour égarer ton esprit volage, maman. Les paysans sont sournois & dissimulateurs.
_ Je pense que l’absence de volatile dans les parages est due à cet épouvantail repoussant.
_ Chaque chose a sa raison d’être, même les plus répugnantes. Pour l’exploitation de nos pauvres voisins, l’épouvantail est la condition de leur pérennité. Il a pour eux une valeur éminente qui nous échappe & effraie ceux qui voudraient avoir avec lui un rapport trop intime ; il a quelque chose de sacré.
_ Il est le spectre de la famine, murmura Anna Freub pensivement. Allons nous coucher, Cristelle.
    

Scène 2 : Baptême de l’Épouvantail

Jacques était un ouvrier rural originaire de Lyon. Comme bon nombre de ses camarades, il avait été envoyé par les négociants à la campagne après la révolte des canuts, à laquelle il avait participé afin de lutter contre la baisse constante des salaires. Ici, dans ce petit village perdu au fin fond des bois, il passait désormais ses journées à rénover maisons abandonnées & barques coulées, éclusant le gros vin rouge de Jean. Jacques avait l’habitude de venir le soir dans la chaumière pour tromper l’ennui en jouant aux cartes ; il aimait aussi contempler les formes rebondies de Jeanne que la robe usée laissait parfois voir. Malgré cela les divertissements étaient rares & cela le rendait morose & de plus en plus enclin à la boisson…
_ Regarde-moi ça, Jean : c’est un collier de perles noires avec un pendentif en cuivre. Je l’ai trouvé sous le plancher de la petite maison au toit de chaume. Crois-tu que je pourrais en tirer un bon prix à la foire ?
_ Ah, ben ça, mon pauvre, t’en tireras pas grand-chose, pour sûr ! Tu te feras plus d’argent en le vendant à la bourgeoise, c’est une romantique.
_ Pour une fois que des notables me feront gagner quelque chose, marmonna Jacques en terminant son verre.

Ce jour-là, la mariée cherchait dans la bibliothèque de son père un livre à feuilleter, mais elle ne trouvait que des ouvrages poussiéreux en langue latine. Elle en prit un petit, le Traité de l’aimant & de ses usages, par M. le comte de Buffon, tome IX & le lut à haute voix ; bien qu’elle fût seule :
« Il n’y a dans la Nature qu’une seule force primitive ; c’est l’attraction réciproque entre toutes les parties de la matière. Cette force est une puissance émané de la puissance divine, & seule elle a suffi pour produire le mouvement & toutes les autres forces qui animent l’univers. Car, comme son action peut s’exercer en deux sens opposés, en vertu du ressort qui appartient à toute matière, & dont cette même puissance d’attraction est la cause, elle repousse autant qu’elle attire. » Quelqu’un frappa deux grands coups à la porte & Anna Freub en laissa choir son bouquin.
Sur le palier se trouvait un homme en habit bleu, la quarantaine bedonnante, sentant le gros vin rouge, mais semblant décidé.
_ Bonjour monsieur, c’est à quel sujet ?
_ On m’a dit que vous aimiez les choses futiles, alors je suis venue vous proposer ce pendentif. Il vous ira comme un gant !
_ C’est à moi d’en décider. Mes goûts ne sont pas semblables aux vôtres… Faites-moi tout de même voir. Pour combien me le cédez-vous?
_ Pour deux pièces !
_ C’est deux fois trop cher, désolé.
_ Bon, je vous fais un prix, pour vos beaux yeux.
_ C’est très bien monsieur. Dieu vous le rendra.
Anna Freub lui donna des sous & ferma la porte à clef… L’étrangeté du reflet jaune sur ces perles noires lui avait tout de suite plu. La mariée mit le collier & sentit la froidure du pendentif se répandre en elle.

Cristelle fixait la surface du lac en songeant à mille & une choses qu’elle oubliait aussitôt.
L’inclinaison de sa mère pour la luxure & l’indifférence de son père lui causait un certain chagrin. En effet, Nestor parlait peu & restait mystérieux. Dans ce village, les gens, souvent désœuvrés, étaient curieux de voir ces deux personnages si bien habillés se livrer à l’oisiveté avec un tel détachement. On les soupçonnait d’être présomptions & d’être des parpaillots.
Sous l’eau les feuilles mortes volaient au ralenti sur la vase striée de vaguelettes. Des racines amassées dessinaient une forme évoquant un crâne humain. Comme l’eau n’était pas profonde, la fille plongea ses mains & tira sur l’une des branches. En émergeant, la boîte crânienne se vida de son liquide & de son limon. La jeune femme tenait dans ses mains la tête d’une personne. Les yeux de Cristelle brillèrent & elle se demanda ce qu’elle devait faire de sa découverte. Finalement, elle la posa dans l’herbe & tenta de distinguer d’autres ossements à travers la surface verte.

La nuit posait son regard étoilé sur le village assoupi. Jean, Jacques & Jeanne jouaient aux cartes cependant qu’Anna Freub & Nestor se laissaient porter par d’oniriques aventures. Cristelle & Jeanneau s’étaient décidés à garder leurs secrets pour eux.
Quand Jacques quitta la ferme, la tête lui tournait tellement qu’il crut voir une femme en blanc marcher vers lui.
_ Palsambleu ! Ce chemin est bien long !
Il trébucha & jura comme un charretier ; se relevant, il fut nez à nez avec l’épouvantail.
_ Ote-toi de mon chemin, l’affreux !
Le mannequin ébouriffé ne bougea pas & l’ouvrier s’assit dans le champ afin de reprendre son souffle. Dans son dos, un grognement rauque & caverneux le tira de sa torpeur alcoolisée. Deux loups aussi blancs que la lune le fixaient de leurs yeux incandescents. Le quadragénaire n’eut que le temps d’apercevoir une mâchoire garnie de dents d’ivoire se refermer sur sa figure avant d’expirer subitement.

Les astres tournèrent & l’obscurité s’évapora… Des rayons de soleil percèrent à travers des rideaux & vinrent mourir sur les murs noirs de la chambre de la mariée alors que celle-ci dormait encore. Cinq petits coups frappés à la porte ; Nestor en costume, l’air sérieux, tenant à la main une sacoche en cuir.
_ Qu’est ce qu’il a, mon cher mari ?
_ Nos voisins ont trouvé un homme ce matin gisant dans leur semis. Ils m’ont prévenue à l’aube… Ils savaient que j’étais médecin, mais il était trop tard. Des bêtes sanguinaires ont sûrement causé cette trépanation sauvage.
_ C’est un drame regrettable. Il est inquiétant qu’il se soit produit si près de chez nous. Cette forêt semble dangereuse.
Nestor partit sans rien ajouter de plus. Anna Freub regarda par la fenêtre : la dépouille avait déjà été emportée. Des taches atrabilaires donnaient à l’épouvantail un air de totem farouche. C’est le baptême de l’épouvantail, pensa la mariée, sarcastique. Elle se mira dans une glace au froid reflet & embrassa son double sur sa bouche.

     
Scène 3 : Attraction et répulsion
La paysanne frottait énergiquement le parquet pendant que Cristelle la regardait du haut de l’escalier. Au bout d’un moment, la jeune fille en fleur descendit & interpella la domestique.
_ Bonjour, Jeanne ! Ma mère m’a dit que vous connaissiez une fable intrigante à propos du lac dont je serais ravie d’entendre le récit.
_ Très bien mademoiselle ! Cette légende est connue de tous les natifs du village.
Après avoir reposé sa serpillière, elle commença la narration d’une voix douce & posée :
_ On raconte qu’un jour aussi triste & froid que la dague d’un assassin, une vierge s’égara dans la forêt par une nuit sans lune. Un vagabond perfide ne put résister à la tentation de faire le mal & le grossier personnage profita de l’innocente & vulnérable créature.
Cette femme vivait seule dans une chaumière aujourd’hui en ruine ; son seul patrimoine de valeur était un collier de perles noires. Après son calvaire, qui fut fort long, sa secrète douleur la poussa à se vouer entièrement à l’assouvissement de sa vengeance. Pour cela, elle confectionna un terrible poison, retrouva l'infâme & l’invita chez elle. L’homme ne se méfia point de la douce, tant il suintait d’idiotie, si bien qu’elle parvint aisément à lui administrer le fatal breuvage. De la poitrine velue, elle extirpa le cœur qu’elle mangea avec rapacité ; de la carcasse elle se débarrassa en la jetant dans un champ : il fut ainsi livré à l’appétit d’oiseaux au noir plumage. Les vêtements servirent à confectionner un épouvantable épouvantail.
Mais alors que la malheureuse croyait son cauchemar estompé, son ventre se mit à grossir démesurément & elle fut bientôt plusieurs fois mère. Comble de la malchance, les marmots se révélèrent être des porcins aux dents pointues & aux âmes vermoulues. Une ultime solution s’offrit à elle : noyer cette légion de pourceaux dans les eaux troubles du lac. Depuis, l’étang sert de sépulcre à tous les villageois, qu’ils soient jeunes ou vieux.
_ Les habitants de la région ont d’étranges mœurs. Vu l’aspect de nos voisins, il ne serait pas étonnant que cette histoire soit vraie !
_ Vous êtes bien gouailleuse, mademoiselle. Excusez-moi, j’ai du travail.
La besogneuse reprit alors sa serpillière comme moi je reprends la plume.
 

La mariée, assise dans le noir, tentait de saisir les fantômes qui tourbillonnaient dans le néant ; enfin, elle réussit à saisir la poignée & à ouvrir une lucarne d’où la lumière jaillit violemment. La cave était encombrée d’un tas de chiffons, de malles & de bouteilles vides. Une sorte de puits était obstruée par des planches vermoulues. Rien de bien palpitant, songea la femme en fouillant. Elle appela Jeanne qui mit du temps à apparaître sur les marches du sous-sol.
_ Où êtes-vous, madame ?
_ Ici, un peu plus loin… Oui, quelques pas de plus ; par ici, très cher…
Comme venue d’un autre monde, une voix résonna dans la tête d’Anna Freub & ce murmure s’amplifia rapidement pour devenir une prière, une clameur, un cri insupportable !
Jeanne se figea quand elle sentit des mains glacées se poser sur ses hanches. Le souffle d’Anna Freub soulevait les cheveux de la paysanne : la mariée la mordit au cou.
_ Vous êtes devenue folle ? ! Lâchez-moi ! Disait-elle en se débattant maladroitement.
La bourgeoise profita de cette gaucherie rurale pour saisir une corde qu’elle enroula prestement autour du corps de la malheureuse hurlante. Afin de la rendre muette, elle fourra un chiffon dans la bouche béante. Les ongles noirs déchirèrent facilement les hardes de Jeanne pour découvrir une chair rose propre à éveiller l’appétit. Anna Freub avait une force étonnante ; son sourire découvrait de longs crocs effilés.

Cristelle cherchait vainement son père. Il s’absentait en effet souvent pour disparaître on ne sait où sans donner aucune explication à son retour. Sa mère aussi était introuvable. La demoiselle en profita donc pour aller visiter le village. Sur la route elle ne rencontra pas l’âme sœur, seulement de vieilles femmes pitoyablement assises sur des bancs de pierre aussi usés qu’elles. Quelques chiens galeux gardaient bruyamment de petites maisons tristes à voir ; l’église au portail clos ne comportait ni vitrail ni sculpture. Sur la place, un jeune homme à l’air ballot jouait avec un enfant scrofuleux. Cristelle se cacha derrière un arbre de peur qu’il lui fasse des misères, car autrui s’évalue d’abord par son origine. Jeanneau, qui avait l’œil vif, l’avait évidemment aperçue, si bien qu’il lança avec enthousiasme :
_ Alors, mademoiselle la  proscriptrice de morale, on espionne les honnêtes citoyens, maintenant ! C’est du joli, tient !
Elle rougit, sans oser fuir. Jeanneau s’approcha d’elle avec un sourire équivoque.
_ Tu es encore plus jolie que ta mère ! Plus tard tu feras une femme bonne à marier…
Cristelle le fixa avec des yeux ronds. S’en suivit un morne mutisme, que la fille tenta finalement d’écarter :
_ Que sais-tu à propos de l’épouvantail au milieu du champ de ton père ?
_ En voilà une question originale ! Ce grotesque androïde est vital pour nous. Les oiseaux dévorent tout ce qu’ils trouvent & ce tas de chiffons bourré de paille les garde à bonne distance. Ma mère, Jeanne, devenue simple domestique par la volonté de ton père, m’a conté comment l’épouvantail portait en lui un pouvoir qui chasse les bêtes féroces, les mauvais esprits & même les petites filles effarouchées !
_ Pourtant, l’homme retrouvé dévoré l’a été justement à côté de cette pitoyable parodie, remarqua Cristelle tout en se balançant d’un pied sur l’autre avec lenteur.
_ Oui… C’est vrai. Pauvre Jacques, paix à son âme ! Une force maléfique plane sur notre bourgade ; c’est un mauvais signe qui annonce des malheurs. Il faut te montrer un lieu qui t’aidera à comprendre…
_ À comprendre quoi ?
_ Les règles du temps qui passe.


Acte II : La Bête.
Scène 1 : Évocation de la disparition


Dans la forêt, par une journée brumeuse.
Derrière l’arbuste un mur s’élevait & le jeune homme guida sa compagne jusqu’à un escalier taillé dans la roche qu’un tapis de mousse recouvrait. Un peu plus loin, un énorme corbeau paraissait attendre leur visite. Son odeur de charogne était insupportable.
_ Attention, prévint Jeanneau, il a l’air mort, bien qu’il ne le soit pas vraiment.
La fille éclata de rire en entendant cette aporie & cela importuna le freux qui s’ébouriffa & s’éleva dans les airs en dispersant une pluie de vermines.
_ Va au diable, saleté ! Cria Cristelle.
_ Moins de bruit. On pourrait nous entendre…
Face à eux une porte, sur laquelle était gravé le schéma d’un volatile, bloquait le passage. Il fallait pourtant qu’ils parviennent à la franchir ; à la droite de l’entrée, un cylindre en métal aux ergots saillants, était emboîté dans le mur.
_ Essaie de faire tourner l’objet en métal en tirant sur les poignets, conseilla Cristelle.
Jeanneau essaya, s’essoufflant.
_ Recommence, ça bouge !
_ C’est toujours les mêmes qui travaillent, se plaignit-il.
Le cylindre tourna brutalement avec un grand bruit de ferraille : la porte était ouverte. Devant les deux adolescents, un obélisque sculpté se dressait au centre de la place circulaire & douze dalles de pierres carrées l’entouraient.
_ Cette construction ressemble à un cadran ; un rituel doit sûrement s’y dérouler à une période précise de l’année. Regarde la dalle là-bas ! Je suis sûre que tu as assez de force pour la soulever…
_ Bien sûr ! Je suis le plus fort du village. Tu vas voir ça Cristelle !
Le garçon réussit facilement à faire glisser le couvercle qui cachait une cavité remplie d’un tas d’ossements & d’une boîte en étain.
_ C’est une tombe. Nous nous trouvons dans un cimetière… Si jamais un garde champêtre nous surprend, nous risquons d’en pâtir.
_ Regarde-moi ça ! S’exclama Cristelle en sortant du petit coffre un vieux livre & un collier orné de dents en argent paraissant appartenir à la mâchoire édentée du défunt jeté dans l’excavation. Jeanneau lui demanda le sujet de l’ouvrage & elle en lut le début. :
« Sermons des Veuves de la Nuit.
Les lèvres d’une femme débauchée distillent du miel qui vous flatte pour un temps ; mais peu après vous le trouverez plus amer que le fiel, & plus perçant qu’une épée à deux tranchants. »
_ Partons d’ici, cet endroit ne me plaît pas !
Au-dessus de leur tête, un grand oiseau noir décrivit un demi-cercle & alla se poser au sommet de l’obélisque. Le corbeau mort les fixa de ses orbites vides & émit un son rocailleux. Les deux jeunes gens partirent en courant.

Nestor se trouvait devant la mairie ; il y espérait rencontrer un notable & faire des connaissances. Malheureusement pour lui, les volets & la porte étaient fermés. Il se dit que ce maudit village était aussi gris & triste que la poussière qui en recouvre les routes. Il aperçut tout de même une ombre qui se dirigeait rapidement vers une maison sans fenêtre : elle y entra sans frapper. Par curiosité, il la suivit ; en homme du monde, le marié se sentit obligé de donner quelques coups à la porte rouge avant de franchir le seuil.
Une fois à l’intérieur, un courant d’air froid le fit frissonner. Le couloir aux murs bruns était éclairé par de petites lumières rouges posées à même le sol ; une voix étouffée parvenait jusqu’à Nestor & celui-ci poursuivit ses investigations avec appréhension. Une grosse dame assise sur une chaise accompagnée d’une femme assez âgée vêtue exclusivement de noir se trouvait dans une pièce délabrée.
_ Tu seras la prochaine pour la cérémonie des Veuves de la Nuit. Grâce à toi, nous serons sauvés de la voracité des Oiseaux de l’Ombre & de la colère de nos ancêtres. C’est un grand honneur pour une attardée comme toi ; tu devrais cesser de gémir à longueur de journée !
_ Je m’en fous de vos salades ! Laissez-moi partir, bande de séniles !
_ Tais-toi ! Tu ne dis que des bêtises. Tiens, avale la divine semence de ton maître !
La vieille prit un verre à pied & versa un liquide visqueux dans la bouche de l’obèse qui avala avec une grimace de dégoût. Alors, le médecin trouva judicieux de s’éclipser…
En marchant rapidement dans la rue étroite, il pensa qu’il serait prudent de se méfier des aliénés qui peuplent la région. Cela lui rappela sa rencontre avec Anna Freub, deux ans plus tôt. À l’époque elle souffrait de mutisme & d’autisme. Ses parents désespéraient de la voir inerte & aussi blanche que le lait. Nestor était venu la soigner & grâce à un régime à base de viande crue la patiente avait retrouvé des couleurs & le don de la parole. Il lui lisait des histoires pour les enfants en caressant les longs cheveux d’or qui coulaient sur les épaules douces & fraîches d’Anna Freub. Un jour, elle lui avait remis un manuscrit dont le titre était « La Mariée & l’Épouvantail ». Voyant en Nestor un mari attentif & sérieux, les parents de la malade incitèrent le médecin à s’unir avec leur fille. La mariée était si belle dans son immense robe blanche que nul ne douta du bonheur de ce couple si particulier. Passive & effacée, la femme encore jeune s’ouvrit au monde peu à peu, si bien que devenue femme elle paraissait n’avoir jamais été souffrante. Nestor l’aimait comme un père chérit sa fille adoptive ; il n’osait exercer sur elle la violence érotique que réclame l’acte sexuel. Anna Freub ressemblait trop à une poupée pour que quelqu’un veuille poser sa bouche sur son ventre froid & de fait, pour elle, son sauveur fût le seul homme qu’elle n’eut jamais connu.

La mariée, assoupie sur le sein de Jeanne, semblait statufiée. Elle ouvrit ses paupières & regarda le cordage maintenant immobile la domestique. Des rondeurs inattendues réveillaient en Anna Freub des désirs inassouvis. Elle laissa pourtant la femme tranquille & lui assura en chuchotant qu’elle reviendrait bientôt ; après quoi elle referma la porte de la cave à clef.


Scène 2 : L’antichambre du purgatoire

Un jour & une nuit, le début & la fin se tiennent par la main. Sur son lit avachi, la mariée pense… Nestor la regarde avec des yeux perçants.
_ Où as-tu eu ce collier de perles ?
_ Un ouvrier me l’a vendu. Où passes-tu tes journées ? Tu n’es jamais là, l’après-midi.
_ Je visite les environs. Il y a beaucoup de gens souffrant de maladies & de vieillesse. Je crois que l’atmosphère humide engrangée par la présence du lac est néfaste aux habitants. De plus, les cultivateurs sont presque tous analphabètes. Heureusement, nous sommes là pour prendre en main les choses !
_ Et puis c’est ton devoir en tant que médecin. Moi, je trouve qu’ils ne méritent pas de poursuivre leur existence misérable. Ah ! Cristelle, que veux-tu ?
Sur le pas de la porte, la fille attendait, indécise.
_ Toi aussi tu as acheté un collier ! Tu deviens aussi coquette que ta mère, remarqua Nestor.
_ C’est Jeanneau qui me l’a donné.
_ Mais c’est des dents humaines ! Où cet énergumène a-t-il dégoté pareille ignominie ? Donne-moi ça tout de suite, friponne!
_ Il n’en est pas question ! Cette amulette protège des morsures des morts-vivants & du mauvais sort. En plus, c’est la première fois qu’un garçon m’offre quelque chose… J’y tiens !
L’adolescente partit.
_ Notre enfant a de mauvaises fréquentations. Il va falloir la surveiller, avertit le père avant de saisir une feuille de papier.

Pendant l’après-midi, Nestor ne put s’empêcher de revenir sur le lieu où il avait vu la femme en noir & la folle. Arrivé sur les lieux, il pénétra avec méfiance dans la maison & retrouva facilement l’endroit où il s’était arrêté. Cette fois, la pièce était vacante ; seule restait la chaise. Un escalier montant en colimaçon lui permit d’accéder au premier étage. Son cœur battait aussi fort que s’il voulait bondir hors de sa poitrine. À terre, traînaient des poupées aux regards glacés ; une commode aux tiroirs ouverts trônait au centre de la pièce. L’homme prit un papier jaune & froissé sur lequel une main hésitante avait inscrit des dates, des noms & des griffonnages. Il fit demi-tour & sortit de l’habitation abandonnée.

Cristelle regarda son père se faufiler hors de la maison sans fenêtre & pénétra à son tour dans le ténébreux passage. À sa grande surprise, elle entendit des pas & des paroles parvinrent jusqu’à ses oreilles indiscrètes :
_ Tu aurais dû l’empêcher de prendre nos archives !
_ C’est ta faute ! Depuis le temps que je demande le droit de posséder une dague d'argent, comme les autres…
_ Tu l’auras si un jour tu fais preuve de courage ! De toute façon, cela n’a aucune importance. J’ai obtenu la clef de l’abîme : le sacrifice peut avoir lieu !
_ Je vais contacter les autres Veuves de la Nuit pour la cérémonie de ce soir ! Salutations !
Cristelle se rua hors du bâtiment & courut vers chez elle.

La mariée alla voir Jeanne qui était encore couchée dans la cave parmi les objets poussiéreux. Elle ferma la lourde porte derrière elle, examina l’obscurité de ses yeux convulsés puis passa sa langue sur le cou délicieux de la paysanne. Ses dents longues & pointues s’y enfoncèrent & Anna Freub commença à sucer le sang de sa victime… elle le faisait malgré elle & non par malignité, car sans ce feu liquide, elle retournerait à l’état de figurine humaine, elle serait à nouveau froide & sans âme. Elle était femme par procuration & aujourd’hui identique à l’image qu’elle avait d’elle-même.
Le corps exsangue de la paysanne s’avéra inutile & encombrant. Ce puits a été creusé ici pour te servir de caveau, pensa le vampire en poussant Jeanne dans le trou.

Alors que le soleil carmin sombrait dans la forêt & que le ciel devenait aussi mauve que les yeux d’Anna Freub, les Veuves de la Nuit préparaient l’offrande faite à leur maître. Dans leurs habits sombres, elles formaient un cercle autour du menhir & levaient les bras au ciel avec ferveur. Attachée à la pierre levée, une femme obèse vêtue de blanc semblait ne pas comprendre ce qu’elle faisait là. Perchée dans un arbre, Cristelle avait une vue imprenable sur ce spectacle grandiose éclairé au flambeau.


Scène 3 : Effondrement
Au milieu de la nature ténébreuse :
Cristelle, camouflée par les feuilles mouvantes, observait une Veuve de la Nuit brandissant une énorme clef de plomb & récitant ceci :
Faevit medio in certamine Mavors
Caelatus ferro, tristesque ex aethere Dirae.
Et scissâ gaudens vadit Discordia pallâ,
Quam cum fanguineo Bellona flagello.
Viens, viens !
L’obélisque se fissura alors brutalement, de sorte qu’il ressembla à une peau ridée. Son aspect se ramollit puis des tentacules s’élancèrent vers la vierge affolée. La forme grise ondulait tel un saule tourmenté & ses appendices visqueux s’enroulèrent autour des cuisses & du buste. Ils s’immiscèrent dans les orifices de la femme en serpentant entre les plis de la ventripotente. Enserré par ces dizaines de lianes organiques, le martyr semblait ressentir un plaisir sensuel mêlé d’inquiétude. Les prêtresses continuaient de psalmodier des prières tout en s’extasiant devant ce spectacle délétère.
Cristelle n’en croyait pas ses yeux. Une odeur de charogne lui fit pourtant détourner le regard juste à temps pour qu’elle puisse éviter un coup de griffe de la part du grand corbeau. Déséquilibrée par cette attaque, elle n’eut pas la possibilité de se rattraper à une branche & tomba lourdement sur la détentrice de la clef de l’Abîme.

Dans la chambre de la mariée :
_ Il se passe des choses malsaines dans ce village. Regarde, Anna Freub, une liste mettant en évidence une association de malfaiteurs ! Il faut mettre un terme à tout cela, s’insurgea Nestor en tapant du poing sur la table.
_ Ne t’en fais pas, ces histoires ne te concernent pas…
_ Je veux savoir ! Dès demain, je poursuivrai mes investigations. Bonne nuit chérie.
_ Fais de beaux rêves, mon amour.
Un vacarme insupportable les tira cependant de leurs songes.
_ Anna Freub, quel est ce tumulte au dehors ? Des éclairs brisent le ciel & les arbres s’agitent en tous sens !
_ Ce n’est rien mon brave, c’est l’œuvre de la nature qui suit son cours. Rendors-toi, Nestor. Demain, il n’y paraîtra rien.

À la ferme, plongée dans une nuit sans étoile :
_ Mais où est passée ma femme ? Vociférait Jean en marchant dans le champ de betteraves. Jeanne ! Jeanneau, cherche par là-bas ! Jeanne, où te caches-tu donc ?
Dans le ciel mauve, la lune orangée fut traversée par une nuée d'oiseaux aux croassements assourdissants. Ils s’abattirent sur les paysans en les mordant cruellement. Jeanneau & Jean, pris de surprise, allèrent se réfugier dans la ferme.
_ Qu'est-ce qui se passe ici ? !
Une multitude de plumes noires cognèrent contre les vitres qui se brisèrent en laissant se déverser un flot de becs voraces à l’intérieur de la cuisine. Le fils referma la porte afin de contenir la puissance dévastatrice. Avec son talon, il écrasa un des oiseaux qui libéra un liquide verdâtre & nauséabond. La maison tremblait de toute part & les ailes noires fracassaient les cruches & se cognaient aux meubles. Jean devint étouffé par elles & les corbeaux plongèrent dans sa bouche comme dans une marre de sang. Son fils hurlait en se débattant, mais ses efforts titanesques furent inutiles. Ainsi, les choucas mangèrent les paysans.

Quelques bulles éclatèrent à la surface du lac & l’eau fut troublée par une vase jaune ; des mains décharnées émergèrent & les os luisaient de l’humidité qui les couvrait. Sur les berges apparurent des silhouettes cadavériques dont la hideuse présence était illuminée par les éclairs de l’orage. Elles se levèrent l’une après l’autre, certaines sortant de l’eau, d’autres de la boue, pour tituber entre les conifères & les hautes herbes. Les morts sortaient de leur tombeau aquatique & leur bouche criait la faim qui les tenaillait depuis si longtemps. Leurs pas approchaient inexorablement…

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